Jacques Fontanille

Professeur émérite à l’Université de Limoges

La sémiotique des interactions chez Von Uexküll

Résumé

Dans son ouvrage Milieu animal et milieu humain, Uexküll présente l’Umwelt comme étant constitué d’entités sémiotiques  : des stimuli, des signaux, des signes, et des images, des opérations sensibles et des produits de ces opérations. Il y ajoute notamment des tonalités qui colorent l’ensemble de chaque situation spécifique de l’Umwelt. Dans tous les cas, ces entités sémiotiques n’ont aucune autonomie de signification  : elles ne sont interprétables que par leur participation à l’Umwelt. 

A cette sémiotique explicite d’Uexküll, nous nous proposons d’ajouter, sinon de substituer, une sémiotique implicite des opérations propres aux interactions dans l’Umwelt.

Tout d’abord, la sélection (et l’extraction), parmi l’ensemble des figures sensibles qui composent l’environnement, de propriétés figurales pertinentes (forme, couleur, sonorité, etc.)  : la sélection est de fait une co-sélection entre les propriétés sensorielles et corporelles de l’organisme et les propriétés figuratives du milieu, et la pertinence des propriétés sélectionnées a pour critère l’articulation optimale entre perception et action.

Ensuite, la schématisation produit les séquences spécifiques des pratiques de chaque espèce. Ces séquences sont aussi celles du récit éthologique, lors de la présentation des observations et des expérimentations, mais elles sont d’abord les schèmes dont l’efficience assure la persistance de l’espèce. La schématisation requiert un minimum de réflexivité pratique, mais dispense de faire intervenir une subjectivité.

Enfin, les tonalités qui caractérisent les Umwelt fonctionnent comme des modalités thématiques existentielles, des manifestations de prégnances biologiques, et exercent une pression tonale (thématico-passionnelle) sur les perceptions comme sur les actions.

L’accumulation des propriétés des Umwelten permet d’en envisager une description systématique, dès lors qu’elles peuvent être distribués en plusieurs plans de pertinence et d’analyse : (1) les modes du sensible, (2) les gammes sensorielles, (3) les types sensoriels figuraux, (4) les modes d’identification des figures de l’Umwelt, (5) les régimes spatiaux, (6) les régimes temporels, (7) le nombre et la structure des cycles fonctionnels, (8) les schèmes (9) les tonalités et les prégnances.

Pour caractériser les types d’interactions constitutifs des régimes de sens de l’Umwelt, nous devons enfin prendre en considération  : (1) le taux de sélectivité et de dissociation des propriétés figurales, (2) les régimes spatiaux et temporels, (3) les caractéristiques des schèmes syntagmatiques  : improvisés, programmés, adaptés, etc., (4) la complétude ou l’incomplétude des scènes prédicatives convoquées par les tonalités, ainsi que le mode d’existence du « remplissement actoriel » des rôles vacants, (5) le rôle et l’intensité des pressions passionnelles tonales.