Pascal Carlier

Université d’Aix-Marseille

Le concept d’instinct ou la parabole du sparadrap du capitaine Haddock

Résumé

La découverte des espèces animales s’est accompagnée de la nécessité de les classifier. Ainsi est née la systématique. Mais si les caractères morphologiques et anatomiques étaient importants pour la signature spécifique, les animaux sauvages étaient également identifiés par des constantes, des régularités, dans leur comportement. Ces constantes étaient de l’ordre de la manifestation formelle et du rapport avec l’environnement, tous deux constituant une « signature spécifique ». Cette relative invariance perçue par l’homme a fait émerger l’idée d’instinct, de comportement comme conduite instinctive. Ce concept s’est affirmé comme moyen d’appréhender un « sujet » animal (cf. l’école objectiviste, K. Lorenz, N. Tinbergen) dont on étudiait le rapport au monde. C’est ainsi par exemple que les concepts de stimuli déclencheurs innés décrivaient en extériorité, dans une tradition behavioriste, ce dont J. von Uexküll essayait de rendre compte à travers la notion d’univers spécifiques qui préfigure davantage les préoccupations actuelles de l’éthologie cognitive. Parallèlement, l’école néo-darwinienne – qui mettait avant tout l’accent sur la fonction « téléologique » d’un comportement, c’est-à-dire sur sa fitness, sa capacité à transmettre ses gènes – s’accommodait bien d’une réduction de la cognition animale à des comportements rigides, représentatifs d’une relation fonctionnelle à un milieu dans lequel l’espèce a évolué.

La psychologie animale et l’éthologie cognitive contemporaines tendent à mettre à l’écart ce concept encombrant qui tend à faire des animaux des êtres programmés par des millénaires d’évolution dans leurs milieux respectifs d’espèces. Pour autant, ce désir se heurte au discours populaire sur les animaux où « il suit son instinct » fait souvent office d’analyse du comportement de l’animal que celui-ci se trouve dans son milieu « naturel » ou vive au milieu des humains.

Face à ce « gap » entre discours populaire et éthologie cognitive, nous considérons que ce « concept sparadrap »  mérite bien d’être poussé dans ses retranchements voire d’être déconstruit. Cette tâche a été plutôt bien réalisée par Grégory Bateson dans Vers une écologie de l’esprit (1972). Nous nous appuierons donc sur un chapitre de cet ouvrage pour d’une part mettre en évidence la nature « sparadrap » du concept d’instinct dans le discours sur l’animal et d’autre part montrer qu’il témoigne d’un manque de mots et de concepts dans la vision que nous avons des autres espèces et de leur rapport au monde.